Interview de Christian Oyarbide, auteur de « Pour une IA Sociale et Solidaire »

À l’occasion d’une conférence à la Maison des Canaux à Paris, j’ai eu le plaisir de rencontrer Christian Oyarbide.

Il est l’auteur du livre « Pour une IA sociale et Solidaire », à retrouver à la FNAC ou sur le site de l’éditeur.

Cet ouvrage aborde une question inédite : « Est-ce que la confrontation entre IA et ESS (Économie Sociale et Solidaire) peut-elle être féconde ?« 

Christian Oyarbide – Source : institut-isbl.fr

Vaste question !

J’en ai profité pour faire une interview et aller plus loin sur ce sujet, laissé en marge du débat sur l’IA…

Tout d’abord, pourriez-vous vous présenter et nous expliquer ce qui vous a amené à écrire ce livre ?

Christian : Je suis dirigeant mutualiste et la question qui nous est souvent posée est la suivante : en quoi ce modèle est-il différent aujourd’hui des autres formes de couverture des risques assurantiels ? A-t-il encore un présent et un avenir qui le différencie des autres ? 

Pour répondre à cette question, j’ai écrit il y a trois ans un ouvrage : Réinventer le mutualisme, qui pose la question de l’incarnation de nos valeurs (solidarité, démocratie, non-lucrativité) dans un monde qui a profondément changé depuis le XIXᵉ siècle. Dans l’ouvrage sur l’IA, j’ai voulu confronter ce modèle et ses valeurs à un enjeu d’aujourd’hui : l’IA.

Livre Pour une IA Sociale et Solidaire

On parle souvent de l’« alignement » de l’IA, c’est-à-dire de la volonté de faire en sorte que les systèmes d’IA respectent les intentions, les attentes ou les valeurs définies par leurs concepteurs.
Mais cet alignement pose une question centrale : qui définit les valeurs auxquelles l’IA doit être alignée ?
Si ces valeurs sont déterminées par un nombre restreint d’acteurs, les grandes entreprises technologiques en l’occurrence, l’alignement ne risque-t-il pas de devenir une forme de normalisation idéologique plutôt qu’un véritable progrès social ?

Christian : Par nature dans un modèle mutualiste et plus largement ESS, aucune des trois valeurs citées en introduction n’est optionnelle et en l’occurrence singulièrement pas la démocratie. La définition des valeurs et de leur incarnation dans la mise en œuvre de l’IA est une question ontologiquement démocratique. Il n’est donc pas possible de laisser ce terrain à un petit nombre. Ce n’est pas une question d’éthique, de morale ou d’acceptabilité, c’est un impératif catégorique au sens kantien du terme : non conditionnel. 

Dans votre ouvrage, vous évoquez la possibilité de parler de l’IA au singulier ou au pluriel selon les contextes.
Certains spécialistes contestent cette pluralisation : « intelligence artificielle » désignerait une discipline, comme la biologie ou la sociologie, et son pluriel aurait donc peu de sens.
Pourquoi faites-vous ce choix « des IA », alors qu’il existe une terminologie précise selon les besoins ?

Christian : Le terme IA au singulier est idéologique. Ce n’est pas une critique, c’est une simple constatation : pour aller vite, les technologies et les usages regroupés sous ce terme sont à ce point divers qu’il n’y a aucun sens épistémologique ou pratique à utiliser le singulier.

Alors quelle est la fonction de l’emploi de ce terme ? Pour moi, c’est avant tout pour légitimer la compétition humain-algorithme et derrière cette compétition il y a des puissants intérêts, ceux des techno-oligarques dont l’objectif est de nous convaincre de nous soumettre collectivement, nous, les humains, à plus doués que nous. Yann Le Cun, le prix Turong français dont nous sommes si heureux qu’il ait quitté Meta pour créer sa société en France, affirme que l’humain n’est qu’une intelligence calculatrice de ses seuls intérêts égoïstes et que la morale, la conscience, l’éthique, ne sont que des prétextes pour limiter l’étendue des choix que notre cerveau très imparfait ne parvient pas à embrasser. Mais, pour lui, l’arrivée d’une IA qui saura mieux calculer que nous n’est qu’une question de quelques années. 

Il n’est pas besoin de longs développements pour comprendre quelle organisation du monde et de l’humanité nous promet cette IA.     

Aujourd’hui, les infrastructures de l’IA (données, puissance de calcul, modèles) sont principalement contrôlées par quelques grands acteurs privés.
Peut-on réellement construire une IA sociale et solidaire sans remettre en cause la concentration économique et technique qui structure actuellement ce secteur ?

Christian : Il existe de nombreux outils en open source notamment qui permettent de construire des IA frugales, souveraines, etc. Mais bien évidemment, elles ne peuvent avoir l’ambition de celle de Yann Le Cun et c’est tant mieux. Et bien évidemment également, il est certain que les « propriétaires » des infrastructures vont tout faire pour ne laisser que des miettes aux acteurs qui voudraient utiliser des IA pour contester leur hégémonie. Mais pour autant, faire la démonstration que d’autres modèles – et surtout d’autres modes d’utilisation – sont possibles est essentiel pour ne pas en rester à un rejet global et sans discernement de l’IA.  

L’économie sociale et solidaire repose sur des principes de gouvernance démocratique, de participation et de non-lucrativité.
Or, dans l’IA, et comme vous le dites dans votre ouvrage, les décisions sont prises par une poignée d’oligarques technologiques.
À quoi pourrait ressembler une gouvernance réellement démocratique de l’IA ? Qui devrait participer aux décisions ?


Christian : Une gouvernance n’a de sens qu’au regard d’une « fonction objectif » comme on dit dans l’univers de l’IA. Et cette fonction objectif est indépendante de la technologie. Si l’on dit que la fonction objectif d’une organisation est la solidarité et non pas le profit, alors on devra passer les usages de l’IA au tamis de celle-ci. C’est précisément cela qui nourrit la démocratie. Mais comme on le voit, ce tamis s’applique avec ou sans IA. En réalité, très souvent, la confrontation à l’IA nous renvoie un miroir grossissant de tous nos abandons antérieurs.

Ensuite le qui va dépendre de la forme de l’organisation, le quand et le comment de ses enjeux spécifiques … Le mythe d’une forme démocratique unique qui permettrait de régler toutes les questions a du plomb dans l’aile. Et nous commençons à entrevoir que la démocratie est complexe, ses processus sans cesse remis en cause … Et c’est précisément cela qui en fait la valeur : rien n’est jamais définitivement acquis. Or précisément, c’est cette indétermination formelle, que les thuriféraires de l’IA prétendent nous épargner.  

On présente souvent l’IA comme une solution évidente à de nombreux problèmes sociaux,économiques ou organisationnels.
Mais dans une logique sociale et solidaire, la question est plutôt : « Avons-nous réellement besoin d’IA pour répondre à ce problème ? »
Comment distinguer les usages de l’IA qui servent réellement l’intérêt général de ceux qui ne font qu’alimenter le technosolutionnisme ?

Christian : Justement et tout simplement en rediscutant préalablement et incessamment de ce qui se camoufle derrière ce prétendu « intérêt général » et de la prétention de certains à le définir à notre place, nous les citoyens. Et l’IA peut nous aider à éclairer ce débat pour autant qu’on lui fixe cet objectif d’éclairage au lieu de celui de nous délivrer sa vision du « bien ». 

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